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Vincent Lambert : le temps du deuil et de la réflexion

TEXTE PUBLIE avec l’accord du JIM

Reims, le jeudi 11 juillet 2019

« Il n’est si longue nuit qui n’atteigne l’aurore » (1). La « nuit de solitude et d’inconscience » (2) de Vincent Lambert a pris fin ce matin à 8 h 24 au CHU de Reims, 9 jours après un ultime arrêt de traitement intervenu après une décision de la Cour de cassation.

Si pour ses médecins successifs, Vincent Lambert n’était pas à proprement parler en « fin de vie », tous estimaient son état irréversible et le maintien d’une hydratation et d’une alimentation par sonde gastrique comme relevant de « l’obstination déraisonnable » visée par  la loi Leonetti de 2005 (puis Claeys-Leonetti, en 2016).

La loi estime en effet que « la nutrition et l’hydratation artificielles constituent des traitements (…) inutiles, disproportionnés ou lorsqu’ils n’ont d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie » et sont de « l’obstination déraisonnable ». Une formulation qui inquiète d’ailleurs l’Union nationale des associations de familles de traumatisés crâniens et de cérébrolésés qui y voient à l’avenir un moyen de mettre fin à la vie de tous les patients en état végétatif.

Au-delà de cette crainte,  cette affaire et ses multiples rebondissements judiciaires ont mis en évidence les limites de la législation française et appelle à un nouveau débat.

La loi “sadique”

La loi Claeys-Leonetti prévoit qu’une «  sédation profonde et continue provoquant une altération de la conscience maintenue jusqu’au décès, soit associée à une analgésie et à l’arrêt de l’ensemble des traitements de maintien en vie ».

Ce point est particulièrement critiqué aujourd’hui, en particulier par le Pr Israël Nisand qui sur les ondes de France Info dénonce,  comme d’autre avant lui l’hypocrisie d’un tel dispositif et qui ne voit pas en quoi une mort lente mais inconsciente serait préférable à une mort rapide. Ne serait-ce que pour la famille.

Ce lundi au micro de RTL, François Lambert, le neveu de Vincent, s’était d’ailleurs élevé contre le fait que la loi française n’autorise pas l’euthanasie active et que seul l’arrêt des soins avec sédation profonde soit autorisé. « Malheureusement, ce n’est pas une euthanasie, sinon ça irait plus vite, ça serait un petit peu moins sadique de mon point de vue. Pour ne pas être accusé d’euthanasie, il faut que ça dure le plus longtemps possible, ce qui est à mon avis franchement sadique » avait-il déploré.

Les directives anticipées demeurent insuffisantes

Présentées comme une panacée par le gouvernement et les médias, les directives anticipées (que Vincent Lambert n’avait pas rédigées) ont aussi démontré, en creux, leurs insuffisances.

Outre la difficulté dans la rédaction de ces volontés, qui consisteraient à avoir, même lorsque l’on est en bonne santé, un avis arrêté (et définitif) sur les innombrables situations qui pourraient advenir, ce système souffre de nombreuses failles.

Ainsi le député Olivier Falorni interpellait le ministre de la santé, il y a quelques semaines : « que faire lorsqu’il n’y a pas de directives anticipées, pas de personne de confiance et un désaccord profond au sein de la famille » avant de promouvoir la « réponse belge » : la « hiérarchisation de la parole portée par les proches, celle du conjoint primant sur celle des enfants majeurs puis sur celle des parents ».

Interrogée sur l’opportunité d’introduire un tel dispositif dans la loi française, le ministre de la Santé avait balayé l’idée et fait valoir qu’il fallait plutôt appeler tous les Français à « remplir leur directives anticipées », c’est « la seule leçon que nous pouvons tirer de cette affaire ».

Une proposition raillée ce matin dans un texte, paru dans Le Monde,  signé par l’écrivain Michel Houellebecq qui assimile cette injonction à celle que l’on fait  à un enfant pour ses devoirs : « elle n’a même pas précisé dans quel sens devaient aller les directives ».

“Mort pour l’exemple” ?

Un Michel Houellebecq qui fait part de son « impression gênante que Vincent Lambert est mort d’une médiatisation excessive, d’être malgré lui devenu un symbole ; qu’il s’agissait, pour la ministre de la santé “et des solidarités”, de faire un exemple. D’ouvrir une brèche, de faire évoluer les mentalités. C’est fait.

Une brèche a été ouverte, en tout cas. Pour les mentalités, j’ai des doutes. Personne n’a envie de mourir, personne n’a envie de souffrir : tel est, me semble-t-il, l’”état des mentalités”, depuis quelques millénaires tout du moins ».

Même si le gouvernement a repoussé cette idée, les conditions de la fin de vie ne devraient-elles pas être introduites dans la nouvelle loi de bioéthique ?

  1. William Shakespeare, Macbeth
  2. Remi Keller, rapporteur public du Conseil d’Etat, juin 2014

Frédéric Haroche