Le prêtre qui ne croyait plus en Dieu

Le prêtre qui ne croyait plus en Dieu

Roger Sougnez était arrivé à la conviction que « la religion n’est qu’une construction humaine qui reprend des croyances antiques, et qui se pare de la prétendue mission reçue par Dieu. » – Michel Tonneau.

Portrait d’un prêtre

De grandes croix en pierre se dressent à l’entrée de la cour intérieure de la maison de repos liégeoise. Roger Sougnez s’excuse de nous recevoir dans sa chambre, où son bureau, rempli de livres et de notes personnelles, compense à peine le caractère austère et impersonnel de ces pièces qui se ressemblent   toutes. « C’est presque une cellule de moine ! », plaisante-t-il. L’ironie du   désespoir ? Le prêtre que nous rencontrons a passé sa vie à rejeter un à un les dogmes de la foi. Pour s’apercevoir, in fine, que «rien ne tient ». Ce mercredi 27 novembre, il a été euthanasié. Il souhaitait que nous diffusions son témoignage de façon posthume.

Roger Sougnez est né dans une famille très catholique. Profondément croyant lui aussi, et convaincu qu’une vie éternelle l’attend après son bref passage terrestre,  il décide de devenir prêtre pour « aider ses frères humains » à accéder eux aussi  à cette félicité. Ordonné en 1955, une autre date marque davantage son parcours.

« En 62, les évêques belges acceptaient que des laïcs enseignent la religion à l’école, raconte-t-il. J’ai donc été chargé de former ces professeurs durant 25  ans. » Soucieux de délivrer un enseignement le plus juste possible à ses élèves, Roger Sougnez se plonge dans les textes avec rigueur. « Je voulais enseigner vrai, pas juste en faire de bons petits chrétiens, développe-t-il. J’ai entrepris de scruter la religion catholique point par point. Je voulais que mes élèves aient de quoi justifier la religion et répondre aux objections. Mais l’approche classique ne justifiait rien. » Un premier dogme lui pose problème : le péché originel. « Rien qu’en réfléchissant sérieusement à la doctrine du péché originel et au récit biblique, on s’aperçoit qu’ils sont invraisemblables, remplis d’incohérences et d’iniquités », écrit le prêtre dans le livre qu’il a publié à la fin de sa vie, intitulé « De la prêtrise à l’abandon des doctrines ».

N’ignorant pas les interprétations symboliques, l’homme de 92 ans n’en démord pas : « Un dieu d’amour n’agirait pas de la sorte juste parce qu’Adam a désobéi ! » Un à un, les dogmes s’effondrent. La résurrection, la création, l’au- delà… : Tout y passe. « Je travaillais pour fortifier la foi catholique et je m’aperçois point par point que ça ne tient pas. Je suis vraiment arrivé à la conviction que la religion n’est qu’une construction humaine qui reprend des croyances antiques, et qui se pare de la prétendue mission reçue par Dieu. »

Cette « révélation » ébranle totalement le prêtre. « Je m’étais fait prêtre pour accéder à la vie éternelle. J’avais fait le calcul : quand je voyais la vie terrestre et tous ses malheurs, je préférais m’assurer ce ciel. Et je ne voulais pas garder cela pour moi. Quand j’ai compris que non, bien sûr, il n’y avait pas de vie éternelle, j’ai été proche du suicide. J’avais tout fait pour y accéder, et en réalité j’avais fait erreur. Alors, quoi ? » Roger arrête de pratiquer, démissionne de son poste de formateur des professeurs de religion en 87, soit après 25 ans. Il prétexte une mauvaise santé pour éviter d’être affecté à une paroisse.

« Evidemment qu’à l’époque, le prêtre avait beaucoup de pouvoir, admet-il. Abandonner la prêtrise, c’était abandonner le pouvoir. Mais comment aurais-je encore pu célébrer ?»

« Prendre un morceau de pain et dire “Ceci est mon corps” ? » Roger Sougnez a bien fait partie d’un groupe de théologiens francophones plus « progressistes », il s’est enthousiasmé lors du Concile Vatican II, nourrissant l’espoir d’un  mouvement d’émancipation de l’église, finalement freiné par les autorités.

« J’étais très seul, concède-t-il. En général, les prêtres les plus critiques essaient de réinterpréter le texte. Je n’ai trouvé personne pour aller aussi loin avec moi. »

Dès sa démission, le prêtre caresse l’idée d’écrire ce qu’il a « découvert ». Pourtant, pendant trente ans, il conservera des scrupules à le faire, craignant de provoquer trop de dégâts. « La plupart des gens ont besoin de religion », soupire- t-il. Ce n’est donc qu’au crépuscule de sa vie qu’il se décide à écrire, accompagné pour ce faire d’anciens élèves, qui nous apparaissent curieusement un peu comme des disciples, démarchant la presse pour rendre hommage au parcours étonnant de leur ancien maître… qui d’ailleurs n’a jamais été exclu de l’église. Il a même offert récemment son ouvrage à son évêque, raconte-t-il avec une étincelle de malice dans ses yeux bleus transparents. Un livre qu’il considère non pas comme un simple témoignage, mais bien comme un « manifeste » : « Le catholicisme tel qu’il est doit disparaître ! », tranche-t-il. Mais alors, que reste-t-il ?

« Le message authentique du Christ et ses valeurs, concède-t-il. Être charitable, pardonner, etc. Abandonner la religion ne veut pas dire abandonner la spiritualité. Je n’exclus pas la possibilité d’une énergie, d’une réalité supérieure que nous ne connaissons pas. » Plutôt qu’athée, Roger Sougnez préfère donc se dire agnostique : « il reste un doute ».

De doutes, il n’en a pas beaucoup eu lorsqu’il a appris que son cancer était incurable, qu’il n’y avait plus d’espoir. Il a demandé l’euthanasie. Lui qui, au début de ses fonctions s’opposait vivement à l’avortement a totalement revu ses positions de principe sur toutes ces questions éthiques. « C’est monstrueux de dire que seul Dieu a droit de vie et de mort sur les gens, s’emporte-t-il. On a été jeté dans la vie sans rien demander. Si on s’aperçoit que la vie qu’on mène n’est plus digne d’être vécue, à nous de décider. Tu permets hein ! »

Il a pourtant fallu batailler pour que la maison de repos dans laquelle il résidait, catholique, accepte sa volonté. Avec la publication de son livre, et de son témoignage, le curé part avec le sentiment du devoir accompli. « Je voulais éviter qu’on puisse dire : “Ils ont continué à nous tromper. Personne, aucun membre du système, n’a eu le courage et l’honnêteté de nous dire ce qu’il en était en réalité” ».

« La fin de vie pour Roger Sougnez s’est déroulée selon ses volontés », nous a envoyé un de ses anciens élèves ce mercredi, après son euthanasie. Ultime pied de nez à une Église que le prêtre s’est appliqué sa vie durant à déconstruire.

Pierre par pierre.

« Depuis des décennies, on voit les églises et les séminaires se vider et un grand nombre de prêtres et de fidèles quitter l’Eglise souvent sur la pointe  des pieds. Ils lui reprochent ses erreurs, ses défaillances et surtout des doctrines et des pratiques qui ne sont plus recevables à notre époque. De nombreux livres, articles, émissions, paraissent sur ce sujet et certains proposent des changements nécessaires mais beaucoup d’auteurs catholiques ont peur d’“aller trop loin”, de mettre trop directement en question des doctrines fondamentales. […] Ils veulent éviter la question classique des chrétiens angoissés : “Mais alors, qu’est ce qu’il reste ?” La véritable   question n’est pas : “Qu’est-ce qu’il reste ?” mais “Qu’est-ce qui est vrai ?” »

Texte écrit par Elodie Blogie, publié avec l’autorisation de https://plus.lesoir.be/