Légaliser l’euthanasie et le suicide médicalement assisté

En apprenant que 300 gendarmes et policiers avaient effectué des perquisitions au domicile d’une centaine de personnes atteintes de maladies graves pour y saisir 134 flacons de penthiobarbital, un puissant barbiturique dont l’ingestion peut provoquer la mort, je me suis dit que cette mobilisation n’était sans doute pas très raisonnable … Oublierait-on l’épuisement des forces de l’ordre, prises entre le feu des gilets jaunes, des « black block », des islamistes radicaux et de la CGT ? Était-il vraiment nécessaire de leur imposer ce travail supplémentaire ? La question de la détention de ce produit interdit se poserait-elle exclusivement en termes répressifs ? On peut en douter …

Cette information m’a rappelé deux souvenirs. Le premier démontre que la diffusion non encadrée d’un tel produit est effectivement dangereuse. Le second démontre que son utilisation sous contrôle médical serait extrêmement bénéfique.

La diffusion non encadrée d’un tel produit est effectivement dangereuse

Premier souvenir : il y a une vingtaine d’années, je fus invité à participer à une réunion publique à Grenoble consacrée à la fin de vie. J’y intervenais en compagnie d’un cancérologue, le docteur G., membre du conseil d’administration de l’ADMD. La réunion terminée, je dînais en sa compagnie et celle de son épouse. Tous deux étaient âgés d’une cinquantaine d’années et se trouvaient en excellente santé ; seul bémol, l’on percevait des tensions dans le couple … Trois jours après, tous deux se suicidaient dans des circonstances dramatiques, à la suite d’une scène de ménage. Après lui avoir laissé un message vengeur, madame G. était allée puiser dans la pharmacie de son époux une fiole de penthiobarbital, produit que ce dernier utilisait pour venir en aide à ceux de ses patients qui, arrivés en phase terminale, lui demandaient de les aider à mourir. Découvrant le corps, le docteur avait paniqué devant le scandale qu’allait inévitablement provoquer le modus operandi choisi par son épouse et s’était alors à son tour donné la mort en ingurgitant le même produit. Une enquête avait été diligentée par le Parquet. Elle n’avait pas pu mettre à jour les conditions dans lesquelles le docteur G. avait pu se procurer ce produit interdit. Néanmoins, la preuve était ainsi faite : détenir à son domicile du penthiobarbital est potentiellement dangereux … Un revolver chargé sur sa table de nuit également …

Son utilisation sous contrôle médical serait extrêmement bénéfique

Second souvenir, datant de mars 2007 : je me trouve dans les locaux de France bleu Isère à Grenoble à l’invitation d’un journaliste, Christian Rougé, qui a choisi de consacrer son heure d’antenne à la fin de vie. J’y suis invité en compagnie d’une femme âgée de 57 ans, mariée, mère de deux enfants, quatre fois grand-mère, prénommée Béatrice. En novembre 2005, elle apprend être atteinte d’un gliastome, forme assez rare de tumeur cérébrale totalement incurable. Lorsque le diagnostic lui est révélé, ses médecins ne lui dissimulent rien. Son espérance de vie ? Entre douze et dix-huit mois. Béatrice fait alors tout ce qu’elle peut pour retarder l’évolution du mal. Elle accepte tous les traitements proposés, dont une première opération imposant une trépanation suivie d’une chimiothérapie lourde. Elle accepte ensuite une seconde intervention chirurgicale. Puis, refusant désormais « toute forme de traitement invalidant », elle dit : « cela suffit ». Son médecin comprend parfaitement son choix et n’insiste pas. Lorsque je la rencontre, elle vient de dépasser le délai d’espérance de vie le plus optimiste envisagé. Elle ne bénéficie alors que d’un patch de morphine dispensant des doses adaptées pour lui permettre de maîtriser ses douleurs. Malgré sa grande fatigue, elle participe avec pugnacité à l’émission. Elle parle de son bonheur à savourer chaque instant de sa fragile existence, de la chaleur et du dévouement de ses fils, de ses amis. L’émission terminée, autour d’un café, elle me dit : « mais vous savez, si je suis si tranquille, si sereine, c’est parce que j’ai ce qu’il faut. J’ai le produit … »

Par des moyens détournés, elle s’était procuré du penthiobarbital sodique. Elle ajoute : « vous ne pouvez pas imaginer comme je me sens mieux depuis que j’en dispose, comme je supporte mieux mes douleurs. Le fait de savoir que je peux les faire cesser me procure un soulagement immense ». Et elle cite cette phrase de Cioran : « On n’a pas besoin de se tuer. On a besoin de savoir qu’on peut se tuer. Cette idée permet de supporter tout. » Puis elle pondère : « Cela me pose toutefois un immense problème. Je sais en effet qu’à un moment donné, ce qui peut arriver demain, dans trois jours ou dans six mois, d’un seul coup car tout ira alors très vite, je vais perdre mes fonctions motrices, ne plus pouvoir m’exprimer, perdre mon autonomie, basculer dans une sorte d’état végétatif. Et cela, je le refuse absolument, catégoriquement. Or, quand ce moment viendra, je n’aurai plus la capacité physique nécessaire pour agir. Et personne ne pourra plus m’aider. Alors chaque jour j’envisage de mettre fin à mes jours. Et chaque jour j’y renonce car chaque journée est trop belle. Et pourtant je vais bientôt devoir le faire … »

Nous nous sommes revus un mois plus tard. Elle était toujours dans les mêmes dispositions d’esprit. Elle m’a confié ce jour-là être « à la limite ». Ses forces l’abandonnaient. Quinze jours plus tard, Béatrice mit fin à ses jours en pleine possession de ses moyens, à son domicile, accompagnée par ses deux fils. Sans doute aurait-elle pu encore attendre … Mais pour cela il eut fallu que son médecin fut autorisé à lui venir en aide le jour venu ….

Conclusion

Conclusion : s’agissant de faire le nécessaire pour combattre des trafics et des possessions de produits indiscutablement dangereux, comme de permettre à des patients atteints de pathologies graves d’affronter leur maladie dans la plus grande sérénité possible, s’agissant enfin de ne pas imposer à nos policiers et à nos gendarmes un surcroît de travail inutile, la solution est simple : il faut légaliser l’euthanasie et le suicide médicalement assisté en autorisant la délivrance et l’administration de ces produits létaux sous contrôle médical pour les personnes en fin de vie, c’est-à-dire, comme l’indique le code de la santé publique « les personnes en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause ».

Gilles Antonowicz