L'affaire Lambert est une affaire compliquée

Plainte pénale non assistance (Affaire Lambert)

L’affaire Lambert est une affaire compliquée.

Quand on en parle, on se doit de toujours mettre les faits pertinents en perspective, pour ne pas se laisser accaparer par les diktats de l’émotion. Et lorsqu’on évoque la plainte pour non assistance à personne en péril déposée par les parents de Vincent contre le docteur Sanchez, quelques lignes ne suffisent probablement pas pour atteindre cet objectif. Mais elles permettent déjà un début de réflexion.

L’affaire commence en 2013. Un médecin notamment (le docteur Simon) décide d’arrêter les traitements de Vincent sans prévenir ses parents, suite à une décision prise par Eric Kariger. Suspension de la décision par le tribunal, saisi par les parents.

Eric Kariger prendra la même décision le 11 janvier 2014, en faisant les choses dans les règles cette fois-ci.

En 2015, la décision a été jugée légale et conventionnelle par le Conseil d’État et la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH). Mais elle ne peut être appliquée, car il y a un nouveau médecin en charge de Vincent, Eric Kariger s’étant mis en disponibilité. Ce nouveau médecin, c’est le docteur Simon. Il décide de mener une nouvelle procédure collégiale, qu’il interrompra ensuite. Se mettant en retrait à ce moment-là, demandant la mise sous tutelle de Vincent, il met en scène un conflit familial, et permet donc à la médecine de se racheter une virginité  : l’affaire Vincent Lambert, les médecins n’y sont pour rien, c’est la faute au conflit familial.

Personne, mis à part Rachel, épouse et tutrice de Vincent, n’était au courant de la décision d’arrêt des traitements en 2013. Nous avons juste soutenu Eric Kariger, sans rien demander. Mais lorsqu’on demandera l’application de sa décision, on sera opportunément présentés comme voulant la mort pour le principe, là où les parents veulent la vie (ce qui est quand-même plus noble)… Pour les besoins de la mise en scène, là encore.

Ainsi, comme ce n’est pas le patient qui a des droits mais son médecin, cela fait mécaniquement de ce dernier une victime. C’est assez tordu, mais c’est une belle trouvaille de communication…

Il faudra donc ensuite attendre l’arrivée d’un autre médecin.

Ce médecin décidera de l’arrêt des traitements le 9 avril 2018. La médecine met ainsi en scène l’arrivée du médecin «   courageux   » qui réussira là où les autres ont échoué, alors qu’il est cerné par deux idéologies (épouse et neveu d’un côté, parents de l’autre). Lui se base sur des données médicales, là où les autres en seraient incapables (ce n’est pas comme si la France entière était au courant de l’état de Vincent, des expertises, de ses volontés…).

Je ne vous fais pas la liste de toutes les procédures. Simplement, d’un côté   :

  • J’ai engagé une procédure contre le recul du docteur Simon entre 2015 et 2017 qui n’a servi strictement à rien d’autre qu’à permettre à un neveu de s’opposer à une décision d’arrêt des traitements   ;
  • Rachel, épouse et tutrice de Vincent, a elle aussi dans une procédure ultérieure demandé à ce que Vincent ait des droits, ce qui lui a été refusé, au nom de la logique décrite ci-dessus   ;
  • Rachel a également déposé une plainte pour violation du droit à l’image de Vincent, qui, aux dernières nouvelles, a été classée sans suite, car le site internet ayant diffusé la vidéo litigieuse l’a retirée de son site, «   déviolant   » ainsi le droit à l’image de Vincent (concept juridique nouveau pour moi).

De l’autre côté   :

  • Procédures des parents contre la décision de Kariger, jusqu’à la CEDH, entre 2014 et 2015 (les seules finalement qui soient justifiées)    ;
  • Procédures des parents demandant le transfert de Vincent dans un établissement de leur réseau, grâce à la tutelle (qui ne servait à rien d’autre, mais ça ne s’est pas trop vu car des pro-euthanasie, demandeurs d’une hiérarchie dans la famille, ont soutenu cette procédure)   ;
  • Parallèlement à la mise sous tutelle, les parents sont intervenus aux côtés du CHU de Reims en soutien au docteur Simon entre 2015 et 2017, obtenant gain de cause   ;
  • Procédures enfin de contestation de la décision de Sanchez entre 2018 et 2019, ce dernier étant un grand défenseur de cette loi qui a mis SON patient dans cette situation.

Dans l’absolu, il est bien de soutenir un médecin victime des pro-vie. Surtout quand il s’agit du médecin qui a courageusement mis un terme à cette triste affaire. Mais ici, il représente une médecine qui adopte une position victimaire, se sert d’un patient pour se mettre en scène avantageusement, ne parle qu’aux pro-vie pour tenter de les convaincre car elle a besoin d’eux pour lutter contre l’euthanasie (le débat sera exclusivement celui-là   : dans le cas de Vincent, était-ce une euthanasie?), et créé l’image du médecin léonettiste qui serait le garant du respect du patient, excluant ainsi de fait tous les autres des débats (médecins ou non, qui ne seraient pas pro-vie mais en désaccord avec la loi actuelle, pour des raisons différentes).

En faisant passer cette idée que toute opinion qui n’est ni léonettiste ni pro-vie proviendrait d’un bloc monolithique. Le léonettisme, c’est le courage, l’éthique, l’humilité, etc, etc… le reste, c’est l’assassinat.

La loi Léonetti, ne l’oublions pas, a été rédigée par des pro-vie et des léonettistes. Cette union, ils y tiennent. Elle permet d’exclure tous les autres. Et ils sont nombreux.

Le docteur Sanchez n’est pas forcément mécontent de cette procédure, elle permet de donner l’illusion d’un état de droit, et d’un médecin qui n’est pas au-dessus des lois. Fondamentalement, il sait qu’il ne risque strictement rien.

Le seul enjeu, ce sera de savoir si les parents de Vincent seront autant protégés par le juge judiciaire qu’ils ne l’ont été par le juge administratif.

Attention donc, après avoir soutenu la thèse du conflit familial, la tutelle… autant de procédés qui ont permis de donner des gages aux pro-vie (médecins notamment) et prolongé le calvaire de Vincent, à ne pas encore soutenir une procédure qui ne sert qu’à la propagande léonettiste.

Il s’agit du jeu de rôles habituel de ces forces.

Raison pour laquelle je n’ai personnellement aucune raison de soutenir ce médecin dans cette procédure, maintenant que Vincent est parti. Le soutenir, c’est soutenir l’idéologie qu’il y a derrière cette loi, qui, entre adaptation de l’idéal à la réalité ou l’inverse, choisit sans sourciller la seconde possibilité. C’est aussi se mettre dans la position du soutien inconditionnel du pauvre médecin du moment dont serait totalement dépendant le patient, ce qui ne fait qu’alimenter le paternalisme médical français, qui n’a vraiment pas besoin de ça.

Et c’est surtout, en définitive, soutenir ce qui permet que le patient n’ait jamais aucun droit (si ce n’est le droit à la vie, à outrance).

François Lambert